Odilon Redon

2 novembre 2009

cdzLes Tentations de Saint-Antoine

Enregistré dans : Oeuvres — jjb @ 15:43

 

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Les Tentations de Saint-Antoine, préface de Claude Roger-Marx

 

Éditions : LES PEINTRES DU LIVRE

 

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Si la Tentation de saint Antoine a tenté d’innombrables peintres, dessinateurs ou sculpteurs, de Bosch, de Breughel, de Patinir, de Mathias Grünewald, à Véronèse, à Callot, à Téniers, à Cézanne, à Fantin-Latour, c’est qu’elle est une illustration du conflit qu’on retrouve dans toutes les croyances entre le Bien et le Mal, entre l’Esprit et la Chair, entre le Vice et la Vertu, entre la chose permise et la chose défendue : Hercule, Job, Buddah ont été tentés. Jésus aussi.

Exutoire à ses refoulements, c’est un peu comme une réplique donnée au Faust de Goethe que Flaubert compose la première Tentation. Depuis longtemps ce thème le fascine. En 1845, à Gênes, accrochée au Palais Balbi une toile dans la manière de Bosch et de Breughel réveille en lui le souvenir d’un mystère qu’on jouait quand il était enfant sur la place de Rouen : le Père Saint-Antoine. Peu après, nous rappelle Louis Bertrand, il se lance dans des lectures interminables : le Traité des péchés capitaux de Saint-Nil, le Château de l’Âme de sainte Thérèse, la Cité de Dieu de saint Augustin, les Maladies mentales d’Esquirol, désireux de ne s’aventurer qu’à bon escient sur des terrains qu’il connaît mal.

Commencée en mai 1848, la première Tentation, conçue sous la forme d’un drame, est terminée en septembre 1849. Elle porte en épigramme :

 

Messieurs les démons

Écoutez moi donc (bis)

 

« Jamais, écrit Flaubert à Louise Colet, je ne retrouverai des éperduments de style comme je m’en suis donné là. » Mais Maxime du Camp et Louis Bouilhet lui conseillent de jeter son manuscrit au feu. Ce n’est qu’en 1869, après la publication de Madame Bovary et de l’Éducation Sentimentale, qu’il remaniera son texte de fond en comble pour en tirer la version publiée en 1874.

Saint Antoine c’est un peu son double : « Aurais-je eu des envies, moi ? … et de piètres. » « La Tentation voilà peut-être l’expression la plus profonde et la plus parfaite que le pur romantisme ait laissé de lui-même », écrit Louis Bertrand. Le péché intellectuel apparaît ici plus grave encore que l’autre : « Les péchés sont dans ton cœur et la désolation roule dans ta tête clame Satan qu’accompagne la Mort. Quand la concupiscence des choses t’aura quitté, alors arriveront les convoitises de l’esprit… Tu bâtiras avec ta tête les pierres de l’autel, mais la flamme de ton cœur ne réchauffera pas son métal… Je reviendrai, je reviendrai ! »

 

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Au moment où Flaubert publiait son livre, Cézanne que hantait depuis longtemps le thème de la Tentation auquel il avait consacré déjà plusieurs esquisses dont le dessin fiévreux fait penser à Daumier, brossait le curieux chef-d’œuvre de l’ancienne collection Pellerin qui montre une déesse entourée d’amours tendant à l’ermite agenouillé toutes les séductions charnelles.

 

*

 

En 1881, sur le conseil d’Émile Hennequin, Odilon Redon s’est plongé dans la lecture de Flaubert : « Je vous remercie, lui dit-il, de m’avoir fait lire la Tentation ; une merveille littéraire et une mine pour moi. » Redon va demander au dialogue de Flaubert des stimulants comparables à ceux qu’il avait puisés déjà, ou qu’il trouvera dans ses propres méditations, en composant les « suites » intitulées Rêves, les Origines ou Songes, ou lorsqu’il se fera l’illustrateur d’Edgar Poe, de Goya, de Baudelaire et de Mallarmé. Retirons aussitôt le mot d’illustrateur. « Je ne l’ai jamais employé écrit Redon en 1898 à son biographe André Mellerio. Je ne vois que ceux de transmission, d’interprétation, et encore ils ne sont pas exacts, pour dire tout à fait le résultat d’une de mes lectures passant dans mes noirs organisés ».

Hanté véritablement « par le relief et la couleur de toutes ces résurrections d’un passé » qui lui rappelle ses propres épreuves et ses divisions, c’est à trois reprises que Redon dédiera posthumément au romancier les dix lithographies en noir d’un premier album, tiré à soixante exemplaires, publié en 1888, suivi en 1889 par un second comprenant six planches et un frontispice, sous le titre A Gustave Flaubert, tiré à cinquante épreuves, enfin en 1896 par une troisième Tentation réunissant sous un cartonnage rouge foncé vingt-quatre pièces dont un frontispice, tirées également à cinquante.

Redon s’est bien gardé de suivre Flaubert à la lettre, de situer, comme avaient fait tant de ses prédécesseurs peintres ou graveurs, l’action dans un décor précisé, ou de particulariser (sauf dans une ou deux planches) le visage du saint homme. Excepté dans un frontispice admirable du second album (à rapprocher de celui de Delacroix pour Faust, et que nous reproduisons ici en premier état), il évite également de montrer le tentateur et les démons à l’œuvre. Prenant un ou deux mots, une phrase de Flaubert comme prétexte, comme « ferment » (c’est une expression qui lui était chère) ce qu’il évoque ce sont inséparables les visions intérieures du solitaire et ses propres cauchemars. Rien qui rappelle l’enfer ou les diableries des chapitaux romans, des célèbres Tentations de Jérôme Bosch, de Breughel, de Parentino, de Patinir, de Mathias Grünewald, de Callot, de Teniers, ni même les Caprices de Goya. Si Redon a partagé l’émerveillement de Flaubert devant les cortèges de dieux, les cosmogonies en marche, s’il a évoqué tour à tour Buddah, la Grande Isis, le Sphynx, la Chimère, les Sciapodes, un peuple de nébuleuses et « figures primordiales » ; s’il a scruté l’infiniment petit, fait allusion aussi bien aux germinations, aux phosphorescences, qu’aux êtres embryonnaires, c’est en suggérant plus qu’en décrivant, c’est en mystique, en « voyant », et non en metteur en scène, en illuminé qui, comme il le disait lui-même, « met la logique du visible au service de l’invisible, respecte l’inconnaissable et laisse, même aux réalités les plus tangibles, un aspect qui touche à l’énigme ». La Luxure, qui chez tant d’autres illustrateurs, a fourni des prétextes au cynisme et à tous les déchaînements, est presque totalement évincée ici au profit d’orgies spirituelles. Saint lui-même, c’est en chaste que Redon a participé aux multiples épreuves infligées à la pureté d’Antoine. Presque seul il a su résister à la tentation à laquelle succombèrent les peintres de Tentations, celle de situer au premier plan la femme, ses charmes et ses pièges, la femme complice du diable, la femme conseillée par le serpent, serpent elle-même, la femme inséparable de la Mort.

La Mort est symbolisée dans les trois suites sous des aspects très différents. Couronnée de roses dans la première, squelettique dans la troisième (« C’est moi qui te rends sérieuse. Enlaçons-nous ») elle est plus fascinante encore dans la deuxième (« Mon ironie dépasse toutes les autres »). Merveilleusement funèbre et comme drapée dans sa nuit, les seins offerts, elle surgit, un bras levé vers les abîmes célestes, tandis que tout est noirceur à ses pieds et que, pour mieux souligner des origines infernales on ne sait quels miroitements d’écailles terminent ce monstre incompréhensible, plus troublant d’être libéré de la faux et de ne porter aucun de ses attributs traditionnels. Cette planche, et bien d’autres encore, comme La face de Jésus-Christ, Il tombe dans l’abîme la tête en bas, Quel est le but de tout cela ? Il n’y a pas de but, Ammonaria, Des gens pleurent et prient, témoignent d’un génie incomparablement inventif et novateur, qui rend plausible le monstrueux, l’absurde même, et qui, par ailleurs, notamment dans le Juré ou l’Apocalypse de Saint Jean, a su donner d’autres apparences au Néant.

Stéphane Mallarmé, en remerciant Redon pour l’envoi de la seconde Tentation et de ses « merveilleux feuillets », a trouvé des mots qui résument la splendeur « de noirs royaux comme la pourpre, et de blancs qu’aucune splendeur… » Sa phrase s’arrête, comme suspendue devant le mystère auquel atteint, par la seule vertu des encres, sans aucune adjonction de couleur et en se gardant de toute fioriture littéraire, un interprète dont on peut presque oser dire qu’il a surpassé le texte qui servit de tremplin à ses rêves. « Toute illustration de Flaubert, a écrit Rémy de Gourmont dans le Problème du style, en dehors de la méthode Odilon Redon, qui est inimitable, ne sera qu’une trahison stupide. »

 

CLAUDE ROGER-MARX

 

Source : Les Tentations de St Antoine de Redon

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